Si Perle Rare m'était contée...

Et si les murs avaient des oreilles…

Je suis né en 1913 dans l’Ouest parisien. Force est de constater que je ne fais pas mon âge : j’ai su m’entretenir grâce à deux ravalements et quelques liftings. Certains évoquent mon style, d’autres mon caractère. Unanimement, c’est l’atmosphère que je dégage qui les a toujours séduites. Oui, depuis des décennies, des familles entières, parfois d’une génération à une autre, m’ont adopté. Et puis, le tourbillon de la vie s’en mêle…

Cela fait des années que je rêve de rires et de cris, d’une vie de famille. Pour dire vrai, je commençais à tourner en rond avec les précédents occupants : un couple de retraités qui ne passe que six mois par an à Paris. Quand ils ont décidé de vivre à temps plein dans leur maison de campagne, ma mise en vente fut un soulagement ! Un nouvel emménagement agit comme soin de beauté. Et une nouvelle déco est le meilleur soin revitalisant.

Dès que Mariam et Yves franchissent le seuil, je sens qu’ils sont faits pour moi, même si la réciproque est loin d’être acquise ! Pour le dire vrai, je n’ai aucune chance de les séduire tant je suis aux antipodes de leur casting. Au cours des deux premières visites avec leur chasseuse d’appartements – un métier que j’ignorais jusqu’alors -, je comprends qu’ils rêvent d’une maison dans l’Est parisien, avec un jardin pour leurs deux garçons. Que cette audacieuse chasseuse, prénommée Bénédicte, me mette dans la course est un coup de poker. S’il m’est impossible de me métamorphoser en maison, assurément j’ai des mensurations très enviables : 180 m2 répartis en double salon séjour, une cuisine séparée et 3 chambres. Outre mon excellent état général, je peux garantir une ambiance familiale avec une vie de quartier, tout en étant voisin du bois de Boulogne ! Sans claquement de porte, ni même un craquement de plancher, Bénédicte, une perle rare (!), a su leur montrer que j’avais une âme.

Lors de la 3e visite qui doit précéder l’offre, je me mets sur mon 31 : avec mon exposition nord-est, mes grandes fenêtres à double vitrage et mon plafond à moulures, je souhaite leur faire bonne impression. La famille est au complet : les parents, les deux garçons et leur nounou. La vérité sortant toujours de la bouche des enfants, voici ce que le plus jeune d’entre eux dit à son père :
– Papounet, tu nous avais promis un jardin pour notre hamster, mais finalement, ce sera bien plus chouette d’aller rendre visite à Mamita ! Alors ? Tu vas dire, oui ?
– Bien vu, Léo ! Tu pourras même aller faire du vélo au bois de Boulogne ! Bravo chère Bénédicte, vous aurez réussi à nous surprendre jusqu’au bout ! Nous faire changer d’avis à ce point révèle une finesse psychologique. Je crois que nous sommes tous conquis.

Au-delà de mon cachet et contre toute attente, un élément joue alors en ma faveur : la proximité des grands-parents, situés à 15 min à pied. Marché conclu ! Et du mouvement en perspective, avec je l’avoue, une seule ombre au décor. Fidèle à ma vocation d’appartement familial, j’ai certes vu passer quelques chiens, chats, oiseaux et poissons rouges mais j’ai toujours eu une aversion pour les rongeurs !

Par Florence Batisse-Pichet – Illustration Marilou Laure

Et si les murs avaient des oreilles…